EL-KEF
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LE TEMPLE DES EAUX
Texte de Mohamed Tlili

(Rue du docteur Manoubi bin Beshir )

Situé en bas du rocher d’el-Qasba, entre les deux oueds : el-Ain et Bin Smida et autour de la grande source de Ras el-Aïn, un important champ de fouilles archéologiques avait révélé les structures et les annexes d’un vaste complexe thermal de l’époque romaine. Tout en étant un sérieux indice de la formation urbaine de la cité antique et de son évolution vers l’ouest au IIIe s., ce complexe se compose en réalité de plusieurs parties : les thermes et leurs citernes, le nymphée de Ras el-Aïn : le temple des eaux proprement dit, et les portiques vraisemblablement un " tribunal des eaux ".

Les thermes

Auparavant, on ne connaissait de ce monument que sa salle hexagonale appelée Dar ej-Jir (maison du four à chaux). Cette salle fut relevée par B. Roy et publiée par Cagnat et Saladin, ces derniers la décrivaient ainsi : "… une salle hexagonale ouverte sur cinq côtés et sur la sixième face précédée d’un double portique… La salle centrale paraît avoir été couverte par une coupole, car les épaisseurs des murs ne seraient pas aussi fortes et la disposition des berceaux ne serait pas la même si la couverture avait été en charpente. Elle mesure intérieurement 8 m de côté environ, et le rayon du cercle circonscrit à l’hexagone extérieur(dont les angles sont brisés) est de 11,50 m environ. On peut y voir un baptistère. ". C’est à la suite des démolitions des maisons modernes environnantes et des dernières fouilles qu’un vaste périmètre a pu être dégagé autour de cette salle et qu’on a pu, enfin, se fixer sur la destination réelle de cette salle et des importantes structures archéologiques qui l’englobent. Il s’agit en fait d’un vaste complexe thermal dont la partie fouillée mesure déjà 60 m x 45 m. Tenant compte de la symétrie propre à ce genre d’établissement, on peut estimer qu’on a là la moitié de l’ensemble du monument seulement, le reste, situé à l’ouest, étant encore sous les maisons modernes. La totalité de la superficie occupée par ces thermes devait être estimée à environ 5.500 m2, sans compter les esplanades habituelles. Celles-ci devaient s’étendre vers l’ouest et vers le sud et les piscines de plein air natatio qui devaient se situer plutôt du côté Nord et Est, du côté de la grande source. Au Nord les thermes sont limités par des citernes. Ce vaste ensemble dont l’orientation est ordonnée sur un axe nord/sud est composé en fait de plusieurs salles et annexes.

Les travaux actuels de dégagement ne permettent pas encore d’avoir une idée globale sur l’ensemble, et plus spécialement sur la distribution intérieure, et la destination exacte de certaines salles : comme le frigidarium, le tepidarium, le caldarium, etc… On peut néanmoins distinguer les principales parties suivantes :

- Une remarquable salle hexagonale, avec une double arcade sur cinq côtés. La salle renferme au milieu un bassin également hexagonal. Le sol est remarquablement dallé avec de la pierre calcaire locale. D’après certaines dispositions, cette salle semble avoir reçu une couverture en coupole. On y accède du côté sud, probablement du côté de l’entrée principale, par des escaliers dont les marches sont encore visibles malgré la coupe brutale faite par le bâtiment moderne.

- Une importante salle remarquable par sa grande abside où sont aménagées deux baies latérales, elle est flanquée de deux niches qui devaient recevoir des statues. C’est probablement un temple où l’on devait honorer le culte de l’empereur. C’est au pied de l’une des deux niches qu’on avait découvert la tête d’une statue de marbre vraisemblablement celle d’Alexandre-Sévère (222-235).

  • Plusieurs autres salles, partiellement dégagées entre le temple et la salle hexagonale, semblent révéler le tepidarium et le conicum des thermes antiques. La salle du frigidarium est celle qui se situe à l’entrée de l’actuel périmètre de fouilles du côté Est. Entre cette dernière et le temple, des traces d’usure de la pierre par la chaleur semblent indiquer le caldarium. Un certain nombre d’escaliers permettent d’accéder à des étages ou aux sous-sols où l’on a dû aménager l’hypocaustum.

Ces parties nous donnent déjà une esquisse préliminaire du plan d’origine ; certaines parties notoires du monument, situées aussi bien du côté Ouest que du côté Est ainsi que les nombreux sous-sols, restent enfouies et inexplorées. Elles pourraient donner lieu à la restitution des ensembles, vraisemblablement symétriques, des thermes antiques.

L’intérieur de ces thermes paraît avoir eu une ornementation très luxueuse, à en juger par ce qui reste comme traces des panneaux de marbre vert, qui plaquaient les murs, de colonnes en marbre rose, de pilastres en marbre blanc, de pavement en mosaïques, etc.…On a relevé notamment que certaines parties, notamment l’intrados des voûtes, devaient être décorées de mosaïque en pâte de verre.

D’après les quelques inscriptions relevées sur les lieux, le monument semble avoir récupéré les éléments d’un ancien temple destiné à l’origine au culte d’Auguste fondateur de la Colonie des Siccenses. Certains indices architectoniques semblent indiquer aussi que, dés le début, les thermes avaient subi quelques réaménagements dont certains devaient remonter à l’époque sévérienne. Plus tard les lieux ont dû être occupés aussi bien par la chapelle chrétienne que par tout un quartier d’habitations tardives. Les différentes strates démontrent clairement une succession interrompue d’habitats jusqu’à l’époque contemporaine.

La chapelle

Une aile assez importante du monument fut transformée par la suite en une chapelle paléochrétienne, dont on voit encore l’abside avec des traces de chancel, quelques aménagements liturgiques et quelques tombes. Il est fort probable aussi que le bassin hexagonal voisin ait servi, au cours de cette même période, de baptistère.

La chapelle est aménagée dans une des ailes abandonnées des thermes, on y distingue une abside orientée curieusement vers le Sud. Celle-ci est flanquée de deux portes, dont l'une conduit à la salle hexagonale, reconvertie probablement en baptistère. On accède à l’abside par une marche. Un autel limité par des chancels occupe le chœur. Le sol est pavé de mosaïques qui semblent appartenir aux thermes romains à en juger par les motifs et le niveau de l’ancien plaquage en marbre des murs intérieurs des thermes. En place dans la chapelle chrétienne, on remarque surtout la présence de plusieurs dalles funéraires avec inscriptions et croix latines, dont celle du presbyterium, en marbre, probablement celle d’un prêtre ou d’un haut dignitaire de l’Eglise de Sicca.

Une autre tombe, aménagée dans un caisson, occupe le milieu de l’abside; elle semble, par sa remarquable position centrale, rappeler la présence du culte des reliques d’un martyr chrétien. La reconversion de cette aile en chapelle semble antérieure au Ve s. Il est vraisemblable qu’il s’agit là d’une chapelle donatiste; en 411 on signale le nom de Paulus comme évêque donatiste de Sicca. Il est possible notamment que cette chapelle fut récupérée, plus tard, au profit des catholiques, Fortunatien assurait en 411 qu’il avait l’unité de l’Eglise à Sicca.

* On peut visiter éventuellement Dar el-Kahyia, ancienne résidence de Farhat fils du fameux Kahiya Salah. Récemment restaurée. Cette maison patricienne offre une idée sur l'architecture domestique du XIX e s. largement inspirée par le modèle tunisois. Siège de l'ASM, on peut y visiter des expositions photographiques sur l'ancienne médina.

Les citernes

De l’autre côté de la route, au milieu de tout un îlot de maisons patriciennes, comme celles des Béji, on trouve les citernes dont l’eau était réservée uniquement à l’usage des thermes. Ces dernières sont alimentées par une conduite qui devait amener l’eau de la source de Aïn Soltan, située près de la piscine militaire. Elles communiquent avec les thermes au moyen d’un grand tunnel. Un autre tunnel semble dévier le trop plein d’eau vers la grande source de Ras el-Aïn. Ces citernes sont constituées en réalité d’une grande salle formée de sept travées en largeur et dix en longueur ; totalisant cinquante quatre piliers carrés en pierre de taille, elle est couverte en voûte d’arête, sa capacité de stokage est de 4.000 mètres cubes d’eau. Une autre citerne de décantation juxtapose du côté sud la grande salle, sur toute sa largeur. La terrasse de la citerne de décantation, est surmontée de deux bassins de natation recouverts de mosaïques et séparés par un avant corps de la grande salle ( ces particularités ne sont pas encore visibles). L’ensemble de la terrasse des citernes, autrefois encadrée par un portique, est recouvert de dalles en pierre marbrière et devait servir de palestre.

Ras el-Aïn

C’est au pied de la mosquée de Sidi Ahmed Ghrib qu’on découvre la petite place de la fameuse grande source du Kef "Ras el-Aïn " dont la présence bénie avait donné naissance à la ville et assuré sa pérennité. La qualité et l’abondance des eaux de la grande source de Ras el-Aïn ainsi que ses multiples galeries avaient donné naissance à de nombreuses légendes. La possession d’une part des eaux de la grande source était autrefois synonyme de puissance et de notoriété.

En accédant à la place, on remarque tout de suite la petite niche de Lella Mna gardienne de la source toujours vénérée. Des restes d’arcades antiques encastrées dans les murs laissent deviner les vestiges de l’antique nymphée. Avec un peu de chance, on peut accéder à l’intérieur où l’on peut voir le reste du système hydraulique, et surtout le remarquable et légendaire tunnel creusé dans le rocher.

  • Le nymphée : A l’origine, la grande source devait émerger d’une grotte primitive située au bas du rocher, au plus bas niveau de la nappe aquifère du plateau du Dyr. Elle a dû être entourée dès les origines d’une vénération exceptionnelle. Son nom actuel de Ras el-Aïn est très souvent associé, comme au Proche Orient, à la présence de  Nymphée. A l’époque classique on a dû la placer sous l’invocation de Neptune, ce qui laisse supposer une origine numide influencée par des apports hellénistiques. Ce Neptune continental semble très apprécié par les Numides là où il y a des sources minérales et de très bonne qualité. Le plan d’aménagement originel, le mode et le style de construction de cet avant-corps militent dans le sens d’une origine pré-romaine. Les Romains ont dû, plus tard, la réaménager et augmenter son débit en creusant encore plusieurs galeries.

La baie en plein cintre de l’arcade principale de la nymphée, aujourd’hui fermée, est flanquée d’une petite porte d’entrée permettant d’accéder à une première salle de 8 m sur 8 m et de 4,60 m de hauteur, composée d’un espace central voûté en partie en berceau, la partie sud donnant sur la baie extérieure et en voûte d’arrêt. De part et d’autre de cette chambre centrale deux petits corps se font face par des petites salles à berceau reposant sur des larges piliers (3 m x 1,20 m). Celui de l’ouest compte deux couloirs et celui de l’est compte 3 couloirs. Ce dernier corps faisait face à la source originelle où une niche aménagée dans le prolongement du couloir central accueille deux conduites. Ces trois derniers couloirs faisant face à l’arrivée des eaux sont séparés du rocher par un couloir perpendiculaire, destiné à l’origine à accueillir l’arrivée massive des eaux. A gauche de la salle d’entrée et au milieu de la pièce centrale de distribution, une porte rectangulaire donne accès à une petite salle à berceau avec au fond une petite niche. Sur le côté droit on accède à une petite salle construite avec des grandes pierres de taille où l’on avait aménagé une petite porte monumentale, de plein cintre surmontée d’une corniche et d’un tympan monolithique dont le travail est très soigné. Cette entrée donne accès à un tunnel aménagé en gros blocs de 12,50 m. de long sur 3 m de large. Le radier formant un conduit de 1, 50 m de largeur dirige les eaux des trois drains d’arrivée vers la chambre de réception.

  • Les portiques : " Le tribunal des eaux " : Cet important édifice, situé non loin de la grande source sous des maisons privées, était relevé et reconnu par B. Roy à l’époque où il servait encore de tannerie. Ce monument fut désigné par les premiers explorateurs sous le nom de portique double. La partie explorée mesure déjà 40 m de long et 6 m de large à l’intérieur. Il est difficile de reconnaître les limites de ce monument qui continue vraisemblablement sous l’actuelle mosquée de Sidi Ahmed Ghrib vers le nord, vers les thermes romains à l’ouest et sous l’actuelle chaussée du boulevard H.Bourguiba vers le sud, il est en majorité comblé de remblais. Il s’agit en fait de deux galeries voûtées en voûtes d’arête, soutenues par une double arcade de plein cintre en pierre de taille reposant sur des piliers à section carrée. Le renforcement par des arcs en pierre de taille laisse supposer la présence d’une importante construction au-dessus de ces citernes. Renault y avait reconnu déjà des citernes surmontées d’une construction byzantine. S’agit-il là d’une statio aquarum d’où l’on administrait la gestion des eaux de la ville antique ? On peut supposer aussi que la statio aquarum romaine, par sa nature, s’est transformée en un tribunal des eaux que le droit coutumier a pu perpétuer jusqu’à une date récente.

Certaines traditions de la ville maintenues jusqu’aux années soixante confirment la réalité de la survivance d’un véritable tribunal des eaux plus connu sous le nom de " Jabhiyet Ras Al Aïn ", assemblée de notables dont le siège est la grande source justement et dont le rôle principal est de trancher les différends soulevés entre les ayants droits à l’eau de la source. El Kef conserva un règlement rigoureux et très élaboré de la distribution des eaux de la grande source. C’est sur la porte de la mosquée de Sidi Ahmed Ghrib, surplombant la source, qu’on affichait la montre qui indiquait les temps et les quotas répartis aux différents usagers des eaux de la source, particulièrement les jardiniers.

Pour dater l’ensemble de ce complexe profondément marqué par l’époque romaine, on doit tenir compte de certains indices antérieurs remontant à l’aube de l’histoire. Nous n’excluons pas que les débuts d’un aménagement monumental devraient remonter à l’époque hellénistique. Si on exclut la chapelle paléochrétienne et l’urbanisme tardif du Ve siècle, on peut avancer que l’achèvement de ce complexe monumental dans sa forme finale, doit remonter probablement à l’apogée de l’activité architecturale et urbaine dans la Cirta Sicca du début du IIIes.

 

 

Temple des thermes

Vestiges des salles des thermes

Salle hexagonale des thermes

Vestiges des anciennes salles

Vue d'ensemble sur les anciennes salles

Epitaphe chrétienne découverte dans la chapelle paléo-chrétienne des thermes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Buste d'Alexandre Sévère découvert au pied de la niche occidentale du temple

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue intérieure des citernes des thermes

Vue intérieure des citernes des thermes

 

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Ancienne vue sur la grande source de Ras el-Aïn

Vur actuelle de Ras el-Aïn